Le Grand Prix ISEM 2020 a été attribué à Christian Lutz pour son projet Citizens. Né à Genève en 1973, Christian Lutz a d’abord été représenté par l’agence VU avant de cofonder en 2017 l’agence MAPS. Il fut, en 2009, lauréat du Grand prix international du festival Images Vevey pour son travail autour du pouvoir économique au Nigéria : Tropical Gift (2010)

Le projet présenté cette année au jury ISEM, Citizens, documente les mouvements populistes en Europe, dont les « arguments nous renvoient à nos frontières physiques et symboliques ; préparent le terrain de la guerre sociale, des phobies, des asphyxies de la pensée et du lien humain », écrit le photographe qui s’est déjà rendu depuis plusieurs années en Hongrie, au Royaume-Uni, en France, en Pologne, en Autriche, en Allemagne et en Suisse, « sur des lieux (des villes) dont les municipalités sont entre les mains de partis populistes de droite glissant pour certains vers le fascisme ». Christian Lutz prévoit d’utiliser le prix pour, à présent, « parcourir l’Italie, l’Espagne, la Grèce, la Serbie et la Slovaquie ».

La dimension sociale et politique du projet, son actualité non seulement en raison du Brexit et de la crise des migrants, mais aussi des réactions de chaque Etat européen à la pandémie du Covid-19 ; la richesse des points de vue qui mêlent détails aux foules, portraits et paysage, a convaincu le jury à l’unanimité.

Christian Lutz recevra une aide de 8 000 euros pour poursuivre son projet dont les premières images sont d'ores et déjà en portfolio sur Mediapart. Et il sera exposé en 2021 au festival photographique de Sète, ImageSingulières.

Les projets de quatre autres photographes ont aussi retenu l’attention du jury pour ce Grand Prix :
celui de la Belge Brigitte Grignet, travail en noir et blanc sur la Pologne à l’heure du parti ultraconservateur, le PIS ;
celui du Chilien Cristóbal Olivares,, sur les violences exercées à l’encontre des Mapuches au Chili, violences autant psychologiques que policières ;
celui de l’Italien Alessandro Penso sur les camps de réfugiés du centre de l’Europe, notamment traversés par l’épidémie du coronavirus ;
et celui de la Française Mélanie Wenger, qui raconte l’industrie de la chasse aux animaux d’Afrique aux États-Unis à travers l’histoire d’une famille de ranchers texans.

Je vis dans un pays (la Suisse) où l’extrême droite représente le premier parti politique du gouvernement. La puissance des partis de la droite populiste touche toute l’Europe : UKIP au Royaume-Uni, FPO en Autriche, AFD en Allemagne, Rassemblement National en France, VOX en Espagne ou encore l’UDC en Suisse...

Je traverse des territoires européens sur les traces de ces partis du « bon sens » qui promettent une vie meilleure. J’avance par touches suggestives, par métaphore.

Le populisme est une fée maléfique, elle charme avec des paroles annonciatrices d’un bonheur futur. Elle arrive à nous faire oublier que ses filets sont toxiques, qu’ils produisent la ségrégation, l’exclusion, le désespoir. Ses arguments nous renvoient à nos frontières physiques et symboliques ; ils préparent le terrain de la guerre sociale, des phobies, des asphyxies de la pensée et du lien humain. Ils manipulent nos esprits et nos instincts.

Les partis qui diffusent cette idéologie sont des oiseaux familiers, qui soudain attaquent. Ils s’inscrivent dans le paysage ; ils se logent dans les friches industrielles, dans les villes calmes et bourgeoises, dans le regard des individus. Ils sont là, dans chaque inattention de nos valeurs morales, dans chaque brèche que la peur entaille.

A terme, cette histoire sera le conte d’une Europe en prise avec elle- même et la redéfinition de ses valeurs. Les photographies se réalisent depuis plusieurs années en Hongrie, au Royaume-Uni, en France, en Pologne, en Autriche, en Allemagne et en Suisse ; sur des lieux (des villes) dont les municipalités sont entre les mains de partis populistes de droite glissant pour certains vers le fascisme. Je prévois de parcourir l’Italie, l’Espagne, la Grèce, la Serbie et la Slovaquie.

Christian Lutz, Mars 2020

BIOGRAPHIE

Entre 2003 et 2012, Christian Lutz (né à Genève en 1973) réalise une trilogie sur le thème du pouvoir : politique d’abord avec Protokoll (2007), économique dans Tropical Gift (2010) et religieux avec In Jesus’ Name (2012). Les trois volets on chacun fait l’objet d’un livre paru aux éditions Lars Müller et la trilogie fut exposée au Musée de l’Elysée en 2013. La série Protokoll remporta de nombreux prix dont le Prix suisse de la photographie (ewz Selection) en 2008. Le projet Tropical Gift remporta le Grand Prix international du festival Images Vevey en 2009 et le Swiss Press Photo Award en 2011.

En 2016, Christian Lutz publie Insert Coins (éditions André Frère) et en 2019 The Pearl River aux éditions Patrick Frey. Ces deux dernières séries ont fait l’objet de l’exposition Eldorado aux Rencontres internationales de la photographie d’Arles en 2019. Christian Lutz s’est formé dans l’établissement artistique le 75 à Bruxelles entre 1993 et 1996, il rejoint l’agence VU en 2007 et cofonde l’agence MAPS en 2017.